Le temps de la Ligue

Nous ne savons pas ce qu’il advint à cette occasion des différentes communautés protestantes du Pays d’Ambert sauf à constater, en 1585, la présence à Genève d’Antoine Gamonet, marchand de St-Bonnet devenu citoyen de la ville, de Blaise Baud charpentier de Dore, ou encore des laboureurs de Job signalés plus haut … A s’en tenir à ces données, on pourrait penser que le protestantisme Livradois ne s’est maintenu qu’à Job qui fut et resta une des ses places fortes. Et de nouveau se poserait la question déjà rencontrée : pourquoi à Job ? Pourquoi cette naissance et cet enracinement dans la foi réformée d’une communauté essentiellement rurale ? Car il semble bien que les huguenots de Job et la Tour-Goyon ou des paroisses bordières étaient essentiellement de petits paysans dont les ancêtres étaient depuis toujours dans le canton. Ils ont nom Clouvet, Croas, Champandal, Vialon, Pascal, Malhère, Roure … On a pu dire, après André Imberdis, que certains seraient venus de St-Etienne-en-Forez trouver refuge à Palhat. C’est faux car on rencontre déjà tous ces noms bien présents dans les documents du premier quart du XVIe siècle. Les huguenots joviens sont bien autochtones et cela ne fait que renforcer l’hypothèse de leur origine vaudoise.

Comme la France entière, le Livradois n’en avait pas fini avec les guerres religieuses. Il lui fallait affronter aussi la fracture née de l’assassinat du dernier Valois, Henri III, en 1589, qui laissait pour lui succéder son cousin huguenot Henri de Bourbon, roi de Navarre.

Le nouveau gouverneur militaire de l’Auvergne, Jean‑Louis de La Rochefoucauld, comte de Randan, s’était opposé ouvertement à Henri III après l’assassinat du duc de Guise tandis que les villes auvergnates s’étaient divisées et s’affrontaient. Villes ligueuses regroupées derrière Riom, avec Billom, Brioude, La Chaise-Dieu … Villes fidèles au roi rassemblées derrière Clermont pour qui tiennent Thiers, Issoire et Montferrand … A l’avènement d’Henri IV, chaque parti va se lancer localement dans une guerre d’usure ponctuée d’épisodes violents et de combats incertains. Le 15 juillet 1589, Randan s’empare d’Issoire reprise par les  » navarrais  » le 18 février suivant. Le capitaine Basset qui avait contribué à cette prise mais n’avait pu se faire nommer gouverneur de la ville, se rabat sur le Livradois qu’il va rançonner au nom du roi. Dans les premiers jours de juillet 1590, à la tête de cinq cents soldats, il s’établit à Ambert dont il se nomme gouverneur. Il chasse les bourgeois ligueurs dont il confisque les biens et procède de même à St-Amant, Cunlhat, Marsac, Arlanc, St-Germain, Fournols ou St-Anthème. Partout il installe de petites garnisons afin de prévenir toute révolte ou attaque locale. Ses troupes enlèvent les châteaux de Montboissier, St-Bonnet, La Roue, Montpeloux et Montcelard dont le seigneur est fait prisonnier le 15 juillet après une résistance acharnée … Les exactions de Basset parvinrent-elles aux oreilles de Charles de Valois, abbé commendataire de La Chaise-Dieu et nouveau gouverneur de la province ? Il fut remplacé par le chevalier Cotelle qui entreprit d’améliorer les défenses ambertoises pour résister à une éventuelle attaque des ligueurs. Partout d’ailleurs, les différents partis renforcent leurs positions pour se garantir des coups de mains divers et préparer les siens. Ainsi les prieurés casadéens de St-Dier, St-Germain et Fournols, réputés ligueurs, s’imposent-ils pour la soulde de la garnison et garde de la maison du prieur  ((Archives départementales de la Hte-Loire, I.H.110))  . Le 6 mars 1592, les sieurs de la Barge et de Champetières, qui tiennent pour la Ligue, s’emparent du fort et de l’église prieurale de Cunlhat où ils pillent et emportent les biens que les habitans du bourg et autres lieux circonvoisins y avaient retirés et mis en garde …. [1]   Le duc de Nemours, prétendant ligueur au trône de France, arrive en Auvergne sur ces entre faits. Début octobre 1592, il établit son quartier général à Riols d’où il vient mettre le siège devant Ambert. La ville résiste pendant cinq semaines puis se rend et subit un nouveau pillage en règle. Les gouverneurs nommés par Nemours s’y succèdent : le sieur Bazoche dit  » Pied-de-Fer  » dont les six compagnies vivent deux mois sur la ville et sa campagne ; puis le sieur de Marlianes et enfin le fameux baron de Gimel qui entreprend à nouveau de fortifier la ville en rasant plus de cent maisons trop proches des murailles … A la conversion d’Henri IV, en avril 1593, Gimel s’engagea à rendre la ville moyennant un bon prix ce qu’il finit par faire en avril 1597 sous la pression des Etats de la province. A La Chaise-Dieu, c’est tout aussi tardivement, en 1597, que les moines ligueurs décideront de se rendre à  » l’abbé royal  » Charles de Valois devenu, entre temps, gouverneur militaire de l’Auvergne. Son apparition sur place, à la tête de ses troupes, ne fut peut-être pas étrangère à la soumission de l’abbé réfractaire, Pierre de Frétait, que les moines s’étaient donné en 1586 [2]

L’Edit de Nantes, le 13 avril 1598, en instituant la coexistence légale des deux variétés de Christianisme, allait officialiser la paix religieuse et civile dans un Pays d’Ambert livré à la haine et aux destructions permanentes depuis près de quarante ans.

De ce temps de malheurs, les registres de catholicité de Saillant portent admirablement témoignage comme ils portent témoignage aussi du sens du merveilleux qui, s’il touche les prêtres rédacteurs, doit bien plus encore toucher leurs ouailles. Ces signes d’un monde déréglé, c’est par exemple le 8 mai 1574 une merveilleuse couche de neige qui recouvre les blés sur toute la Vallée de l’Ance ou pire encore le 7 juin 1597 où il fust force neiges et principallement aux montagnes que coucha les bleds et le douziesme dudict moys ung grand desluge deau. C’est le 3 octobre 1583 un grand vent qui gastoit les maisons et rompit grandes quantités de bois … Ces signes d’un monde déréglé, ce sont également les épidémies comme la coqualusche ou muschelet qui courrait lan mil cinq cens quatre vingt et six ... Ajoutons à ces babioles le passage des gens de guerre, la désorganisation de la vie sociale et économique, et nous aurons alors une fin de siècle qui rappelle la fin du monde. C’est ce que constate l’abbé Barrier, prêtre de Saillant : l’an mil cinq cens quatre vingt dix sept estoit grande et extrême charté. Le bled se vendist après moissons précédente 25 solz le carton et toujours en montant que en juing audict an se vendist à Viverols un écu soleil le carton ( = trois livres ) … et encore pire on faisoit payer les talhes des trois années passées encore quon eust payé à la ligue et quasi dicat que avoict passé un temps que chacun volloit un talhe chose qui est insupportable et cause grande pauvreté et grand faim au pouvre peuple car toute cortoisie et crédit est perdu en ce pays et charité bien éloignée. Attamen Deus landatur ( = Que pourtant Dieu soit loué ). Et pourtant de partout montent à Paris des suppliques adressées au roi pour dire l’état des campagnes livradoises et demander des remises de taille !

Dans ce long cortège de misères et de morts, il faut sans doute faire une place particulière à deux personnages proposés à la vénération des fidèles. Il s’agit des bienheureux Mary et Guillaume Santemouche. Du premier, né sans doute au village de Choupeyre et diacre de l’église d’Arlanc, nous ne savons pas grand chose sauf qu’il fut victime des guerres civiles de la fin du XVIe siècle et que son culte fut reconnu et validé par les évêques de Clermont lors de leurs visites de la paroisse. Le second, originaire de St-Germain-l’Herm où il était né vers 1555, devint frère coadjuteur chez les jésuites. Il fut assassiné à Aubenas par les religionnaires en février 1593 mais dut attendre 1926 pour connaître la béatification … En somme, deux obscurs, deux sans grade, qui illustrent parfaitement la longue procession des victimes anonymes du temps.


  1. Drouot Lucien : Notes et documents …. vol 1- GRAHLF – 1993 []
  2. Sur cette période on peut voir :

    André IMBERDIS  – Les Guerres religieuses en Auvergne, 3′ édition, Riom, 1848.

    Michel BOY – Ambert, 2000 ans d’Histoire – Limoges – 1984.

    F. LECLERC – Les Etats Provinciaux et la Ligue en Basse-Auvergne de 1589 à 1594- Actes du 88′ Congrès des Sociétés Savantes – Clermont – 1963. []