Protestants et guerres civiles

C’est par Lyon que se répandent dés 1520, les ouvrages de Luther (1483–1546) Or c’est avec Lyon que les papetiers du Livradois ont des échanges réguliers. Le Livradois avec ses communautés vaudoises peut être plus ou moins structurées est un terreau pour faire croître les idées nouvelles. Entre 1529 et 1538 plusieurs personnes dans les environs du Puy, payent de leur personne, leur volonté de faire connaître ces idées.

En 1540, un moine jacobin venu des allemaignes converti les consuls d’Issoire qui l’avaient désigné pour prêcher le Carême [1] . Le succès de la doctrine évangélique est tel qu’il ne tarde pas à inquiéter le bailli de Montferrand.

En 1547, celui-ci ordonne la prise de corps des nouveaux convertis. Au printemps suivant flambent les premiers bûchers.

A Issoire, Jean Brugière est brûlé vif le 3 mars 1548. Ce geste déclenchera ou accélérera la fuite vers Genève des réformés auvergnats où l’on retrouvera en mai suivant, l’ancien cellérier du couvent d’Issoire, André Lecourt, futur pasteur calviniste. Issoire n’était pas très loin d’Ambert et du Livradois dont les premiers réfugiés n’arriveront pourtant à Genève qu’après la radicalisation des persécutions. Pierre Bertholon d’Ambert, maître-verrier qui se présentera le premier en décembre 1553 et sera, deux ans plus tard, admis à la bourgeoisie D’autres suivront car, avec l’arrivée sur le trône d’Henri Il (1547–1559), la persécution va s’amplifier. Une série d’édits royaux, depuis celui de Châteaubriant en 1551 jusqu’à celui d’Ecouen en 1559, aggravent les peines qui frappent les hérétiques tandis que les Parlements rivalisent de zèle dans leur application et, au premier chef, celui de Paris dont relève l’Auvergne.

Profitant de l’accalmie des années 1560‑1561, les évangéliques du Livradois avaient souhaité s’organiser en église régulièrement dressée sous la houlette d’un pasteur envoyé par Genève. La lettre, signée Joubert, Grivelot, A. Gamonet, H. Sebatier, B. Bardon et M. Gerfand … qu’ils envoyèrent aux Messieurs de la Compagnie genevoise, fort heureusement conservée, a été publiée jadis par Henri Hauser [2] .

En voici le texte :

Supplient humblement les paovres frères des esglizes dambert, Job, Sainct Germain lerm et Sainct Bonet le Chastel au païs dauvergne, esglizes alliées dicelle dyssoire audict païs comme ainsi soit quilz soyent en petit nombre, touttefois touchés dung zelle pour la parole de Dieu et affamés grandement dycelle scellon quil a pleu a sa majesté leur despartir de ses graces, comme mons. le court pourra plus amplement remonstrer, comme si pourra mons. Bompal présent porteur, qui de la grace de Dieu et de son bon playsir nous a doné en passant deuz collations duquel avons receu bon contentement, il vous playze au nom de Dieu nous pourvoyer dun ministre qui fidellement nous annonce et administre les saincts sacremens et doctrine salutaire.

De ce texte on retiendra plusieurs choses. D’abord le petit nombre des évangélistes compensé par la vivacité de leur foi. Leur dispersion en terre montagneuse mais aussi leur lien avec l’église réformée d’Issoire, la Genève auvergnate. Parmi les signataires se trouvent sans doute des familiers du refuge genevois où, dans les années 1550, sont accueillis trois Joubert ambertois (Jean, Pierre et Damien qui est médecin) ainsi qu’Antoine Gamonet, marchand de St‑Bonnet …

Genève répondit favorablement à la requête des pauvres frères du Livradois et leur dépêcha pour ministre Antoine Béringer, fils d’un marchand d’Olliergues, qui très précocement avait embrassé la Réforme [3]  . Celui-ci prit en charge les diverses églises locales ce qui lui vaudra d’être, dans les registres genevois, désigné aussi bien sous le titre de ministre de Job que de ministre de St-Bonnet. Mais jamais sous celui de  » ministre d’Ambert « , ce qui peut laisser penser que c’est à Job et St-Bonnet que se trouvaient réunies les communautés les plus nombreuses ou les plus actives. A moins qu’il ne s’agisse de celles qui se heurtaient à moins de difficultés.

Les registres genevois nous rappellent au besoin que des fidèles évangélistes se trouvaient aussi dans d’autres paroisses livradoises que certains choisissent de fuir lorsque les persécutions se font plus dures comme en 1552 ou en 1572 au lendemain de la St-Barthélemy (24 aout 1572). Les trois registres disponibles qui couvrent les périodes 1549 – 1560, 1572 – 1573 et 1585 – 1586 nous permettent de dresser le tableau suivant recensant les réfugiés originaires de notre région :

1549-1560 1572-1573 1585-1586 TOTAL
Vollore 1 1
Courpière 2 2
Olliergues 1 1
Saint Dier 3 1 4
Saint Amant 3 3
Saint Bonnet 3 3
Job 6 5 4 15
Ambert 6 4 10
Marsac 1 2 3
Dore 1 1
Sembadel 3 3
TOTAL 25 16 5 16

 

Nous savons qu’il y avait également des réformés à La Chaise-Dieu (notamment parmi les muletiers), à Arlanc et à St-Germain-l’Herm … Ce tableau pourrait nous inviter à penser que les années 1570 ont été fatales pour le Protestantisme livradois et qu’en 1585‑1586 il ne se trouve plus guère de religionnaires qu’à Job d’où émigrent, par exemple, Antoine Vialon, Antoine Fougère et Daniel Clouvet laboureurs, ainsi que Charles Mazelier tisserand, tous accueillis à Genève par Antoine Gamonet devenu citoyen de la ville. Mais on peut aussi imaginer que cette émigration n’est qu’une conséquence des famines et épidémies qui s’abattent sur l’Auvergne en 1584 – 1586. Dès lors elles ne témoigneraient ni de l’intensité des persécutions, ni de l’état des communautés protestantes livradoises … Il était aussi plus facile peut-être d’émigrer lorsqu’on était tisserand ou cordonnier que lorsqu’on était papetier. Or il est sûr que sur le ruisseau de La Forie des papetiers Chelles, Montgolfier et sans doute aussi Ducros et Joubert, embrassèrent la Réforme sans qu’on les trouve pour autant sur les listes genevoises [4] .

Les implantations protestantes en livradois dans la seconde moitié du XVI ° siecle. En utilisant les listes de refugiés huguenaots établies par les autorités de Geneve, sont reperés sur cette carte, dans les limites de l’ancien archipretré du Livradois, le scommunautés ayant fourni, entre 1550 et 1586, un, deux, trois, dix eou quinze refugiés ( 1 à 5 ), ainsi que deux autres communautés connues par d’autres sources ( 6 ).

En février 1568, le curé de La Tour-Goyon se plaint que depuis les troubles survenus à cause de la diversité d’opinions touchant la religion, aulcuns larrons malsentans de la foi sont entrés par force et violence en ladicte esglize [ … ] et y ont dérobé les ornemens et la cloche et cassé les vitres.  ((Hauser H. : Etudes sur la Réforme française, Paris, 1909, page 230))  Si ce comportement traduit l’iconoclasme proprement calvinien, il témoigne peut-être aussi de la volonté de s’approprier un lieu de culte pour les réformés du canton.

Il faut attendre les contrecoups du massacre de la Saint Barthelemy pour retrouver les reformés livradois sur les routes de l’exil vers le refuge de Genève. Nous rencontrons parmi eux l’un des rares nobles connus du pays ayant embrassé la foi nouvelle : Jehan Faure, seigneur du Lac, Blanval, qui épousera à Genève, en 1573, une petite-fille du grand humaniste Guillaume Budé  [5] .

Jean du Lac devait revenir en Livradois retrouver son château et animer de petits groupes d’évangélistes aidé d’un nouveau pasteur nommé Massin. Si on en croit les archives casadéennes, ce retour paraît avoir été militaire. En effet la relation dont nous disposons rappelle que le onzième octobre mil cinq cens soixante quinze, le cappitaine merle qui avoyt faict la guerre en Javoldan lespace dun an ou deux, print la ville la ville d’Issoire. Quelques jours après quelques aultres de la religion se saisirent par surprinse dun chasteau nommé le lac et bientost après fust aussi surprins le chasteau de novacelle et en mesme temps fust aussi prins le chasteau de fournolz appartenant à louvrier lequel néantmoins fust reprins six.jours après. Et por aultant que ledict chasteau estoit à lavenue de celuy de novacelle, y fust mis en garnizzon un soldat nommé francoys papet avec quatre aultres soldatz … jusqua ce que la paix fust publiée.   ((Archives départementales de la Hte-Loire, 1.H.11 n° 12))  C’est dire que le Livradois n’était pas à l’abri des escarmouches de la cinquième guerre de Religion mise en sommeil avec la paix de Beaulieu en mai I576. La Vallée de l’Ance eut aussi à souffrir des expéditions militaires et le 18 mars 1576 le curé de Saillant est pris par ceux de la nouvelle religion. [6]

Merle et Chavagnac décident de s’emparer d’Ambert. Ce qu’ils font par surprise dans la nuit du 15 février 1577 qui suivait les festivités précédant le carême. Les bourgeois sont soumis à rançon. Les ornements de l’église sont détruits et les tuyaux de l’orgue convertis en balles tandis que l’édifice est converti en temple pour la célébration du culte réformé. Le capitaine Merle se nomme gouverneur de la ville et s’attache à la fortifier afin de protéger Issoire contre les renforts catholiques foréziens et vellaves. Il fait travailler les habitants à construire des casemates et des bastions en avant des remparts et entreprend sur les environs, notamment sur Marsac, St‑Amant et Olliergues, une série d’expéditions dont les résultats restent incertains.

Des troupes venues le rejoindre saccagent la Vallée de l’Ance et, le 24 février, tuent à Saillant un prêtre du lieu … En Livradois, la résistance s’organise à partir du château de Riols sous la direction de Jean de Vienne, seigneur de Ruffé, troisième époux de Jacqueline de Rochebaron, dame de Riols et de Marsac. Sans trop de peine, Ruffé parvient à convaincre Gaspard de Montmorin-Saint-Hérem, gouverneur de l’Auvergne, à venir mettre le siège devant Ambert. Saint-Hérem vient loger à Marsac avec sept cents hommes. Merle, rejoint par Chavagnac, l’y attaque sans succès le 12 mars et laisse deux cents morts sur le terrain. L’armée catholique grossie de forts contingents du Velay et du Lyonnais et renforcée par diverses pièces d’artillerie, vient mettre le siège devant Ambert. Le 7 avril, jour de Pâques, le château du Lac est bombardé et tombe le lendemain. Le 10 avril, c’est au tour des murailles d’Ambert d’être bombardées pendant deux semaines sans que les assiégés faiblissent. Le 25, l’armé, royale lève piteusement le siège sans avoir fait autre chose que ruiner les gens des campagnes environnantes tirer quelques huit cents boulets contre les remparts et envoyer à la mort beaucoup des siens. [7]) . Le 19 mal, les trois cents hommes qui restaient à Ambert dont ils avaient relevé les murailles, quittèrent la ville pour Issoire que l’armée royale conduite par le Duc d’Alençon allait assiéger. Issoire devait tomber le 12 juin, soumise au pillage, au meurtre et au viol. Du Lac y fut pris, mis à rançon et libéré. D’Issoire, le duc d’Alençon envoya en Livradois une compagnie chargée de nettoyer les derniers nids de la résistance huguenote et notamment le village de Palhat tout entier acquis à la Réforme, dont les habitants n’eurent le choix qu’entre l’abjuration ou la fuite dans les hauteurs boisées du Fossat  ((Sur Issoire voir le journal de Julien Blauf réédité par A. Serre sous le titre Issoire pendant les Guerres de Religion, Clermont, 1977.))

A Ambert, les enquêteurs royaux constatent en juillet que la ville est tant au dedans qu’au dehors en fort pauvre et misérable estat [ … ] les faubourgs sont détruits, les esglizes saccagées, leurs autels desmolis, les imaiges brisées, les vitres rompues, les coffres et armoires brisés et emportés, les orgues de la grande esglize rompues et l’esglize Nostre‑Dame à moitié abbattue et mise par terre  ((Archives municipales d’Ambert, enquête du 15 juillet 1577.))  .

Même spectacle affligeant à Marsac où le faubourg nord a été incendié et pareillement à Olliergues où plusieurs maisons ont brûlé lors de l’assaut de février 1577 …

Autour d’Ambert de nombreuses fabriques, établies à la périphérie de la ville, sont en ruines et les moulins à papier ont été dépouillés de leurs ferrements et réduits pour beaucoup à l’inactivité.


  1. Serre A. Issoire pendant les guerres de religion, Clermont, 1977 []
  2. Hauser (H) : Etudes sur la Réforme française, op. cit., page 252 []
  3. Antoine Béringier ou Béringer était fils de Claude, marchand d’Olliergues. Il épousa Marguerite Berger de Chaudes-Aigues (AD. Insinuations, R. 44 folio 34). Pasteur de Job jusqu’en 1572, il travaillera ensuite à Issoire jusqu’en 1577. []
  4. Boy M. : Histoire de la Papeterie livradoise CHAA, hors-serie n° 27, 1995 []
  5. Jehan Faure décédera à Gcnève en 1609. On pourrait rattacher au Livradois un autre noble protestant, Charles de la Borie, époux de Renée du Montel, dame de Poulargues, qui fut pendu après la prise d’Issoire en 1577 []
  6. Calemard Ch. : Extrait des registres de Catholicité de Saillant, in RA. 1913. []
  7. Villebois L. : Triste histoire des sièges d’Ambert et d’Issoire en 1577. Neufchâtel, 1577. Texte latin, traduction et notes de Michel Boy ( Ed. Laffitte, Marseille. 1982 []